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mardi 26 mars 2019

POESIE

Les étoiles de ses yeux se sont depuis longtemps éteintes. Elle n'est plus le soleil de personne. Sa peau translucide et diaphane ressemble aux ailes d'un papillon vibrante orgasmique; Aplatit d'un geste sec en plein vol. Elle avance et titube. Bras à tâtons, chevilles absentes, cœur en lambeaux. Elle marche, dans le noir de sa nuit, que seule un espoir de disque blafard éclaire encore, parfois, à mettre en évidence l'eau de ses cils qui musellent sa bouche d'ombre d’où sortent les insupportables cris de son âme à lui! En quittant leur chemin, il l' a laissée héritière de toutes les musiques de son âme. Dépositaire de ses ressentis de ses douleurs innommables. elle chante. De sa gorge fleuries des mots de tous les miels elle cisèle pour lui, une toile, un reposoir, une terre d'accueil un linceul gibet de l'araignée. Plante des hortensias mortuaires où elle ira enterrer tout le poids de ses épaules. Et son amour aussi. Marion Lubreac 27/03/2019

mardi 5 mars 2019

CHANSON/TEXTE/SLAM/ JE T ÉCRIRAI MOI, JE T ÉCRIRAI...

Je t’écrirai la nuit, moi Je t’écrirai la nuit Est-ce que tu me liras ? Est-ce que tu m’entendras A l’encre de tes nuits, Quand je viendrai te dire Tout mon manque de toi ? Et tu prendras ma main, dis ? Ma main, tu la prendras ? La porteras à tes lèvres ? Comme on vient en escale Ou qu’on vient échouer Après une tempête ? Je t’écrirai la nuit, moi Je t’écrirai… J’écrirai pour que s’effacent Toutes les lignes. Toutes les phrases. Les fausses notes, Les discordances, Les souvenirs aussi. Nous rejoindrons l’océan. Le ciel sera paisible… Couchés côte-à-côte Au limon du passé… Il m’écrira, la nuit, Il m’écrira… Il m’écrira à l’encre de mes rêves. Soulèvera Chacune des mèches de mes cheveux; me regardera dormir, paisible, au creux de son épaule lointaine. Mon âme, à la houle des vagues de ses reins, S’enroulera Sous l’écume de ses doigts. Nous serons L’océan Le ciel sera paisible. Couchés au limon de notre amour, Nous fleurirons ensemble, Dans notre renouveau. Tu m’écriras, La nuit, À l’encre de tes rêves. Tu me diras tes larmes Me raconteras tes pleurs Me narreras tes peurs Et moi je saurai lire Entre les lignes Entre les phrases Et entendre Tout ce que t’as pas dit J’écouterai Tous les sons Toutes les dysharmonies J’effacerai les fausses notes Gommerai les discordances Nous serons L’océan. Le ciel sera paisible. Couchés Au limon de nos souvenirs Nous fleurirons ensemble, Dans notre renouveau… On s’écrira, la nuit, à l’encre de nos rêves. On se murmurera Tout ce qu’on ne se s’est pas dit Par manque de temps Ou par oubli ; Par trop de certitude. Et par orgueil aussi ! Et par orgueil aussi … Oui Par orgueil aussi Je t’écrirai la nuit, moi Je t’écrirai la nuit Est-ce que tu me liras ? Est-ce que tu m’entendras A l’encre de tes nuits Quand je viendrai te dire Tout mon manque de toi ? Tu prendras ma main, dis ? Ma main, tu la prendras ? La porteras-tu à tes lèvres ? Comme on vient en escale Ou qu’on vient échouer Après une tempête ? Je t’écrirai la nuit, moi Je t’écrirai ! Je t’écrirai pour que s’effacent Toutes les lignes Toutes les phrases Les fausses notes Les discordances Les souvenirs, aussi. Nous rejoindrons L’Océan ! Le ciel sera paisible. Couchés Côte-à-côte, Au limon de notre passé… Et nous mourrons ensemble. Nous mourrons ensemble, Dans notre éternité… Ensemble à jamais ! Nous mourrons ensemble, Dans notre éternité … Marion LUBREAC 05/03/2019

dimanche 30 décembre 2018

https://soundcloud.com/synproject/boomtown-rats?fbclid=IwAR2WzdDcI66Z3bDskdzIBO5VMLXzvdA2_iFgg8gscDzwhIAIndS8QFZAE-U

vendredi 4 février 2011

POTIOR

Il se sentait agacé. Il ne pensait d’ailleurs qu’à une chose. Se sauver dans sa chambre, prendre un livre qu’il n’allait pas lire, s’installer près de la fenêtre, et rêver. Au-delà de la fenêtre, au-delà de la grille, au-delà de la lande.
Tout le monde l’agaçait. Il avait honte cependant du sentiment qui l’assaillait. D’autant plus qu’il avait du mal à comprendre pourquoi il refusait d’être aimé en retour .Il avait perdu toute confiance en lui. Le seul reflet de son visage dans la glace lui donnait envie de vomir.
Il avait cessé d’écrire, cessé de peindre. Il vomissait sa vie, il détestait son corps et son esprit et donc, ne s’aimant pas, ne pouvait supporter aucune présence.
Ce qu’il pensait de la vie, de la mort, du suicide, et de l’au de-là lui interdisait de se supprimer, car il croyait en la réincarnation de l’âme. Toute atteinte à la vie qui bondissait en lui était donc inutile et risible.
Il se traînait comme une larve dans les couloirs. Sa présence devint rapidement un fléau. Il était de plus en plus pénible. C’est pourquoi les gens de sa famille s’armèrent de longs crochets effilés pour lui arracher la tête et tout ce qu’il y avait dedans. Ils l’attrapèrent par surprise, un soir, dans un large filet de cordes minces très serrées. Ils le pendirent ensuite au plafond par les pieds pour mieux y voir et pour mieux travailler. Lui ne se débattait pas du tout. Il continuait à penser, bien au dessus d’eux et de leurs folles idées. Ils n’avaient pas l’air de comprendre le cycle de la vie. Tout cela le rendait très gai.
On l’enterra au bout du jardin, à côté de la tombe du chien, près d’un cerisier foudroyé.
Quant à sa tête, elle fut enfouie sous le grand hortensia rose, devant la maison.

LE CERCLE INFERNAL

Tubre me raconta :

« J’étais assis sur la falaise lorsque soudain j’entendis un grand fracas contre les rochers. Je baissai les yeux sur les flots déchaînés mais ne pus rien apercevoir. Comme tout semblait rentré dans l’ordre, je me calmai. Bercé par le bruit des vagues et réconforté par les chauds rayons du soleil, je finis par m’endormir.
Mon sommeil dura des heures. Peut-être même des jours. Je ne sais pas. Je ne porte jamais de montre. Et d’ailleurs, comme je ne savais pas où je me trouvais et que rien ne m’attendait ailleurs, la question de savoir combien de temps j’avais dormi ne fit qu’effleurer mon esprit. Je me levai et décidai de chercher de quoi me nourrir.

Je marchai longtemps, très longtemps. Bizarrement je n’avais ni faim ni soif et pourtant le soleil brûlait et le sol était très sec. Le paysage n’était guère agréable, car il n’y avait ni habitation, ni arbre, ni rien de vivant sur mon passage.
Après des heures de route, alors que je me trouvais sur une hauteur, j’aperçus non loin de là une sorte de poteau indicateur planté près d’une source. Une cruche de terre cuite ébréchée et ventrue y était posée. Il y avait là trois flèches qui indiquaient trois endroits différents : La première portait le nom de mon pays, de ce monde qui ne m’avait rien apporté et que j’avais fui. La seconde montrait le Nord, pour les hommes de Terre, et la troisième indiquait l’Est, direction que je pris après m’être lavée à l’eau du ruisseau. L’endroit était agréable et frais et avant de repartir je pris le temps de ramasser une jolie petite pierre grise et bleuâtre qui brillait au fond de l’eau. Puis je repris ma route.

Sur mon chemin, après un bon moment, j’eus la surprise de me trouver devant un tas de plumes minces et maladives. Mais comme j’ai passé ma jeunesse à plumer des poules et des canards à la ferme, je n’ai pas pu me retenir, et j’ai donné un grand coup de pied dans le tas de plumes qui se sont éparpillées un peu partout. J e marchai dessus et continuai ma route, ma petite pierre dans la main gauche.
Oui bien sûr, j’aurais pu ramasser une plume et la ranger au fond de ma poche, ou bien la garder à la main avec la pierre. Mais qu’aurais- je fait d’une plume ? Elle se serait engluée au fond de ma poche et salie. Elle n’aurait plus été qu’un petit tas sale et informe. Une petite boule touffue et répugnante. Tandis que ma pierre, si petite soit- elle, était immuable. Elle devint en quelque sorte mon fétiche. Je ne pensais même plus à me nourrir. Pourtant je passai près de gros arbres chargés de fruits énormes, superbes et mûrs. Il m’aurait suffit de tendre la main. Mais ce geste, je n’avais pas envie de le faire. Je continuais à marcher, sans vrai but, poussé par une main invisible, comme un automate. Sans manger. Sans me reposer plus de quatre vingt dix minutes de suite. Je n’étais pas fatigué. Je marchai ainsi longtemps, longtemps. Je ne saurais dire exactement combien de temps .Quand tout à coup, comme le faisceau d’une lampe de poche, une grande clarté surgit et m’aveugla.
Je tombai douloureusement à genoux, essayant de me protéger les yeux de cette grande lumière qui semblait venir de nulle part. Mais la clarté était trop forte et je m’évanouis de douleur et d’émotion.
C’est ici que je me suis réveillé, dans l’hôpital de la ville que j’avais quittée, il y a longtemps.

C’est alors qu’il me tendit sa pierre :
Prenez, me dit-il, ce n’est pas celle que je croyais. C’est juste un caillou sans importance, sans aucune valeur. »

En sortant de l’hôpital, j’ouvris la main sur la pierre bleue.
Tout doucement, elle s’envola vers l’est.

IMPLICATION

Ces longs mois d’hiver passés seul à courir le pays n’avaient guère été agréables. Au moins, le mois de novembre, propice à la rêverie et à l’imagination lui avait-il permis de penser à d’autres moyens d’arriver à ses fins.
Un après midi de mars, Nidopin rencontra son ami. Celui-là même qui s’était, comme lui, impliqué jusqu’au bout dans la quête du Savoartou.
Simon Galair était allé plus loin que lui dans son implication. C’était un sage et ses connaissances n’avaient que peu de limites.
Après avoir montré sa joie face au retour de l’ami, Nidopin s’était ressaisi et il arborait maintenant cette réserve froide quasi déconcertante. Il restait souvent silencieux et jamais personne ne troublait le calme intérieur qui émanait de lui.
Un lourd silence régnait maintenant. Il se laissa tomber sans bruit sur une chaise et attendit, ses yeux pâles posés sur l’ami dont il enviait l’expérience.
Simon Galair se dirigea vers la fenêtre, puis, après un temps de silence, il se décida à transmettre ce qu’il savait à son ami. Au dehors grondait le tonnerre. La pluie fracassait les vitres. Simon Galair se mit alors à hurler, pour dominer le fracas. Cet air triste et grave allié à ces hurlements incompréhensibles le rendaient un tant soit peu inquiétant.
Soudain alors qu’un éclair déchirait le ciel noir et que la grêle tambourinait violemment, il s’effondra au le sol, son long corps maigre secoué par des spasmes de douleur. Sans doute venait-il d’être frappé par la foudre.
Nidopin bondit de sa chaise pour prêter assistance à Galair.
Celui-ci lui fit signe d’approcher l’oreille de sa bouche pour qu’il puisse lui communiquer son savoir avant de mourir. Avide, il se pencha et d’un coup de dent décisif, Galair lui déchira l’oreille avant de lui croquer le nez et de lui arracher la moitié de la joue gauche.
La bouche en sang, il sortit en ricanant comme un dément, laissant Nidopin dans le désarroi le plus total.
Il comprit que lui seul pouvait atteindre sa vérité et qu’il n’avait rien à attendre des autres.
Marion Lubreac

COMBAT POUR LA LUMIÈRE

Au bout de son long chemin, le vieil homme affaibli se trouva face à une gigantesque caverne. Elle était située tout en haut de la dernière des montagnes qu’il avait dû affronter. Lovée au creux de la roche noire, elle se laissait découvrir, sinistre et austère. Sur son côté droit serpentait un petit ruisseau. Il contournait la dure paroi en la serrant de très près.

Il s’arrêta un moment pour reprendre son souffle. Face à lui se dressait ce pourquoi il n’avait cessé de combattre. Ses souffrances, ses humiliations, et maintenant les joies de la découverte, tout cela recevait son dû. Oui, il savait qu’il avait atteint son but. Et même s’il n’allait en tirer aucune récompense, peu lui importait, au fond. Il aurait au moins le privilège de se reposer, longtemps et avec délice. A présent il avait le temps, il n’était plus pressé, puisqu’il allait bientôt savoir.

Mais alors qu’il comptait s’arrêter un peu avant de pénétrer dans la caverne, il vit s’ouvrir en deux la muraille, lentement, dans un effroyable grincement. Il fut pétrifié, impressionné et déconcerté par ce phénomène. Il n’y avait là personne pour ouvrir une porte ni même pour actionner un quelconque mécanisme.

Par l’orifice béant s’élevait à présent une musique étrange et attirante. On aurait dit un langage que le vieil homme comprenait à mi-mots. Il la sentait si proche, si amicale, mais trop compliquée pour lui. Il se sentait attiré par l’entrée. Il ne résista pas. Ne devait-il pas s’y rendre, de toute façon? Il se laissa porter par les sons qui s’élevaient, l’esprit en alerte et attentif à ce qui pouvait se passer autour de lui.

Dès qu’il eut passé la porte, la musique cessa. Alors, lentement, il pivota sur lui-même et regarda tout autour de lui.
Il ne remarqua cependant rien d’extraordinaire ou de spécial. Les murs étaient nus et ils semblaient humides.
D’ailleurs, il faisait très froid. Ce qui ne manqua pas de l’étonner, c’est qu’une grande clarté illuminait la grande salle dans laquelle il se trouvait. Cette lumière était comparable au jour, mais il n’y avait pourtant aucun orifice d’où elle pouvait fuser. De cette grande salle partaient plusieurs boyaux également éclairés, de longs boyaux étranglés qui semblaient se perdre dans le roc. Par peur de s’égarer, il préféra rester dans la grande salle .Le risque de s’égarer dans l’un de ces couloirs inconnus ne le tentait pas. Pourquoi vouloir aller à la rencontre de ceux qui, sans aucun doute, étaient déjà prévenus de son arrivée?
Son attente ne fut pas aussi courte qu’il l’avait imaginée. Bien que ses hôtes sussent parfaitement qu’il était là, ils n’étaient pas de ceux qui se précipitent de sitôt que quelqu’un daigne se présenter.
Il attendit un long moment qui lui parut être des siècles. Il avait attendu toute sa vie, mais si prêt du but cela lui fut à peine tolérable.
Enfin, au fond de la caverne, une muraille s’ouvrit à nouveau. Alors il pût voir, au centre d’une salle plus petite, un autel taillé dans la pierre sur laquelle était gravées de nombreuses inscriptions cabalistiques. De chaque côté de l’autel brûlait de longs cierges peints en rouges, et derrière lui s’étalaient de lourdes tentures de soie noire, masquant ainsi la sévère muraille.
Quelques secondes plus tard, il vit entrer, par le côté gauche, quatre personnages vêtus de longs vêtements blancs, le visage caché. Ils se placèrent tous derrière l’autel, en silence. La cérémonie était on ne peut plus rituelle. Au moment de leur entrée, la musique s’était élevée, différente, plus imposante, noble.

Les capuchons tombèrent. Le vieil homme observa attentivement la physionomie des quatre personnages dont il connaissait les noms pour en avoir souvent entendu parler autour de lui. Ils étaient donc ainsi faits, ces terribles géants qui régnaient sur tout, qui réglaient tout et avaient eu le droit de disposer à leur gré de sa vie !
Il les connaissait : il y avait là Gob, le roi des gnomes, qui règne sur le Nord, ceint de l’épée qui correspond à son évocation. Près de lui se tenait Djin, prince du feu, et maître du Sud, porteur de son trident magique. Puis à sa gauche, la reine de l’Ouest, Nicksa, souveraine des eaux, avec devant elle, la coupe.
Le regard du vieil homme s’arrêta enfin sur celui qui avait à ses yeux le plus de pouvoirs. Paralda, seigneur du souffle, maître absolu de l’Est.

C’est lui qui prit le premier la parole. Il s’avança hors du groupe et clama :

« Voici venu le temps de la transformation. La bête infâme qui t’habite et qui te boit le sang lentement sans que tu t’en rendes compte doit être combattue et détruite. Fais appel à la foudre, mon frère, car elle seule est vraie et peut t’apporter la force qui t’est nécessaire pour vaincre.

Au-delà du temps, tu anéantiras le Dieu mensonge qui voulait te tromper pour se servir de toi, et tu puiseras ta force dans sa propre image.
Pour cela, utilise les mêmes moyens que lui.
Flatte-le, caresse-le, mais que ta caresse le brûle et le détruise. C’est alors que tu acquerras la liberté absolue. Possesseur de ta propre morale, tu pourras être fier de cette force, de cette vie nouvelle qui aura jailli de toi, et tu célèbreras le nouvel homme, l’être d’Absolu que tu auras forgé et aidé à naître. »

Ainsi parla le Grand Conseiller de l’Est.

Le vieil homme comprit la métamorphose et se rendit compte avec soulagement qu’il ne serait plus jamais le même.
Il commença à se sentir plus léger. La douleur de l’arrachement le prit. Le flou de son non-être s’échappa et, submergée par le feu, son enveloppe mensongère se réduisit en cendres, calcinée par la coulée brutale de la force purificatrice.

La lutte des deux forces annoncées avait commencé. Les quatre personnages, ceux qui avaient le vrai visage de la certitude de l’être avaient laissé l’homme seul, face à lui-même et à ses démons. On n’avait plus besoin d’eux maintenant.
Le combat des forces fut dur et pénible. Soudain, tout craqua et il prit forme. L’être absolu délivré des contraintes se transforma en loup. Ses dents devinrent puissantes et luisantes, son poil épais et dru, témoin de sa puissance.
Le loup vigoureux s’échappa dans la lumière sourde qui inonde la montagne devenue rouge. Déjà il repartit vers d’autres quêtes. Et c’est alors que tout commença.
Dans la lumière et dans la force.

Marion LUBREAC

CAEDES.

On sonna à la porte.
Dehors, il faisait froid. Il demanda qu’on ouvre. Sans mot dire, en allongeant le cou ce qui lui donnait une allure un peu niaise, une jeune étrangère entra et se dirigea à grandes enjambées vers le feu qui brûlait dans la cheminée. Elle devait avoir environ trente ans, et l’extrême pâleur de son visage faisait ressortir deux grands yeux noirs très fixes. Elle s’accroupit sur la pierre bleue à gicler, là où RENAIN le vieux domestique coupe le cou des canards le dimanche et les jours de fête. Malgré ses manières quelque peu singulières, elle paraissait sympathique et il lui offrit de rester. Elle ôta alors son châle noir et étendit ses doigts gourds au-dessus des flammes qui crépitaient dans l’âtre. S’installant plus confortablement, elle Ramena ses genoux sous le menton, et tout en le dévisageant effrontément, elle se mit à lui raconter n’importe quoi.
Lui, médusé, s’écarta imperceptiblement sans rien dire. Il l’observait, étonné par le brusque changement d’attitude qu’il observait. Une lueur triste assombrissait parfois son regard lorsqu’elle parlait. Elle entrecoupait alors son récit de silences imprécis ou de rires hystériques qui le mettaient mal à l’aise. Son hôte ne manqua pas de remarquer en elle une grande perturbation. C’était vraiment une personne très bizarre. Ses yeux un peu fous fendaient son visage sans avoir l’air de le voir, comme si elle lisait à travers lui, ce qui l’emplissait d’une indicible angoisse. Il ne pouvait retenir ce regard fixe.
Soudain, la jeune femme lui saisit le bras et lui dit en resserrant son étreinte :
« Merci, vous ne pouvez pas vous rendre compte à quel point je vous suis reconnaissante. Et pourtant, je vais devoir vous demander de me pardonner. »
Il se dégagea assez vivement, manifestement agacé par l’attitude toujours plus étrange de sa compagne. C’était le genre de femme encombrante dont on ne savait que faire.

C’est lui qui, le premier, découvrit son corps pendu dans l’armoire.
En ouvrant la porte, il avait été frappé par le visage violet, les yeux révulsés, horribles à voir. Blanc, immobile, le cadavre oscillant de la morte l’hypnotisait.
« Drôle de façon d’attirer mon attention, songea-t-il. Ce n’est certes pas ainsi qu’elle va m’apitoyer. »
En fait, elle ne lui plaisait plus du tout. Elle ne lui paraissait pas franche. Il se sentait très mal à l’aise en sa présence. Il n’attendait qu’une chose : Qu’elle s’en aille. Il sentait malgré tout, contre sa décision intime, qu’elle était arrivée sournoisement à s’infiltrer en lui. Le visage hideusement changé lui souriait et les yeux blancs, si blancs dans ce visage affreux semblaient le fixer. Il se prit à penser que toujours le spectre serait là, à lui sourire. Toujours trop prêt de lui, toujours trop proche. Il se sentait comme happé par la bouche rouge.
Il prit la décision de décrocher le cadavre. Il étendit la femme sur le lit et alla ouvrir la fenêtre pour faire entrer la lumière et un peu d’air frais. Après avoir baissé les paupières de la morte, il la recouvrit d’un drap. Il était maintenant soulagé de ne plus voir ce visage figé par la mort. Il avait, au fond de la gorge, une grande envie de vomir. Il était effondré sur une chaise, près du lit où elle gisait. Incapable de rassembler ses idées. La tête vide. Les yeux agrandis par l’horreur de la situation. Il était là, sans pouvoir bouger. A la longue, Il se demanda quand même pourquoi elle était venue se pendre justement chez lui. Par ennui? Peut-être était-ce de sa faute à lui? Avait-il fait preuve d’indifférence? Une sensation de culpabilité l’emplissait maintenant, et il ne parvenait pas à se raisonner. L’attitude fantasque de la femme lui laissait une singulière impression.

Il se rasséréna en pensant que bientôt, le croque-mort passerait. RENAIN ne s’était-il pas chargé de toute la procédure ?

jeudi 3 février 2011

MUTATION

Courte et trapue, ramassée sous un tas de chiffons gris et sales, la petite vieille aux cheveux jaunes, en savates et aux bas troués passe dans la rue envahie de flocons de neige, que la faible lumière des vieux réverbères d’acier noir éclaire encore malgré cette heure tardive. Elle court presque, autant qu’elle le peut, menaçant de perdre ses vieilles chaussures éculées et trouées au bout. Elle se dépêche, la vieille du coin du bois. Il fait si froid aujourd’hui !
Elle atteint maintenant sa vieille petite maison aux fenêtres argentées de beaux dessins de givre. Puis elle entre dans la petite pièce glacée, allume un feu et se colle à côté. Le fauteuil sent mauvais. C’est le chien qui est mort il y a quelques semaines : son seul ami, son seul réconfort. Elle ne peut se résoudre à s’en séparer. Il restera là, il dort. Elle pense : c’est le soir de Noël !
Comme il fait froid…Elle en a vu des gens, aujourd’hui, dans la rue, en quête d’une foule de choses belles et brillantes dans des paquets enrubannés. Elle est bien trop pauvre, elle. Elle ne peut que rêver. Elle a passé presque toute la journée à moitié cachée (Elle n’aurait pas voulu qu’on croie qu’elle était en train de mendier !) Alors elle s’amusait à regarder les gens passer : Qu’ils étaient beaux, les gens, qu’ils étaient gais! Avec leurs yeux brillants au-dessus des paquets ! Et elle, la vieille, cachée dans son coin, riait tout doucement en hochant sa grosse tête, les yeux gourmands de voir toutes ces têtes aux nez rouges.
Assise dans son fauteuil, la vieille rit encore avant de s’endormir, pour rêver qu’on lui offre un cadeau.
Mais voilà qu’on frappe à la porte, doucement, doucement. C’est une petite fille, qui entre en souriant. Elle a les yeux noirs. Elle regarde sans rien dire les yeux délavés de la vieille qui se lève, et la prend par la main. La douce petite fille aux cheveux gris l’emmène avec elle.
Et le lendemain soir, tassée et froide dans son vieux fauteuil, blottie contre un chien mort, on retrouve la petite fille aux yeux pâles, morte de froid ou de vieillesse…Par le carreau on voit nettement les deux yeux noirs d’une vieille femme qui rient, et qui se sauvent dans la nuit…

MÉTEMPSYCHOSE.

Comme punition à sa souveraineté et à sa grandeur, son ombre physique commença à se dégrader. Tout son cerveau se mit à se cristalliser. Ses yeux s’abaissèrent dans les coins, et sa bouche se fissurait maintenant. De grands lambeaux tournoyants dans son crâne se mirent à pourrir, très rapidement. Ses doigts devinrent crochus, tandis que tous ses nerfs s’agglutinaient et se resserraient. Pour se rassurer et empêcher le tourbillonnement vertigineux de son état, il essaya de penser que son âme se détachait et trouvait sa voie dans l’Absolu. Mais toute sa raison n’y pouvait rien. Son nez était encombré de poils perfides et de poussières jaunâtres, ce qui gênait considérablement sa respiration. Sa gorge était enserrée de peaux longues et brunes qui l’étouffaient et lui faisaient mal. Il était suspendu. Suspendu entre la Terre et son voyage. Détaché du réel et loin encore du néant.
Bien content de n’être pas devenu un porc, il était encore inquiet cependant de n’être rien du tout.
Pas de puissance. Pas de puissance de destruction. Pas de puissance. Pas d’impulsion. Pas de pouvoir de réalisation. Que du désir.
A travers les fentes de son absurdité, il aperçut son double qui lui était encore étranger : grand, terrible, neuf et courageux.
Rassuré, il se laissa aller. Confiant, il coupa les derniers fils de ses cheveux et s’envola.
La violence du vol l’étourdit. Il s’évanouit, conscient du vide mais serein cependant…

MELCHIOR A PLUME.

Melchior avait une plume. Une plume fée qui n’était que douleur. Il aimait sa plume, si pauvre, si triste. Il l’aimait sincèrement. Mais la plume voulait s’envoler. Comment la retenir ? Enervée, électrifiée, exacerbée, la plume trouvait mille prétextes pour repousser le refuge de Melchior.
Certes, il n’était pas toujours réceptif et toujours très égoïste. Cependant, jamais il ne mentait à sa plume adorée : il la respectait trop…
Melchior était un magicien aux multiples facettes. Sans cesse, mille idées s’embranchaient, s’entremêlaient, et la fonction qu’il donnait à la principale d’entre - elles n’était pas toujours celle que les gens auraient aimé lui donner. En fait, il était rarement sur la même longueur d’ondes que les autres. Et pourtant, maître Melchior gardait confiance. Même si les autres, les buveurs de sang, les chercheurs empiriques ne le comprenaient pas, il espérait que sa plume, sa seule amie, pouvait le comprendre et même lui pardonner son manque de cohérence. Elle seule comptait pour lui.
Mais hélas Plume souffrait trop pour être capable de pardonner l’impardonnable : pardonner, c’est se retrouver seul.
Tout ce qu’elle voulait maintenant, c’était vivre libre.

Melchior se trompait quand il croyait que sa plume devenait brillante et soyeuse, qu’elle prenait de la vigueur. Elle souffrait trop. Elle se rebellait. Melchior se sentit responsable : elle n’était plus sienne, et refusait qui plus est qu’il s’offre à elle. Il avait mal, très mal de voir comment elle se comportait. Mais il l’excusait, car son amour pour elle dépassait la raison et il lisait entre ses fibres ce qui se passait en elle.
La plume, hérissée de colère, persuadée que son ami n’était qu’un hideux masque mortuaire, le sommait de quitter l’histoire. Melchior l’aimait, elle comptait beaucoup. Il se tournait volontiers vers elle pour l’aimer et l’écouter ; mais elle en avait assez et refusait d’admettre qu’un sorcier à ses lubies.

Melchior, désespéré, fit son bagage d’étoiles et de rayons de lumière : ses écrits, il les serra contre son âme, car c’était la chose qui lui importait le plus. Il en prenait plus de soin encore que ses propres expériences qu’il abandonnait dans le désordre. Il tendit alors une main en délire et attendit en vain une dernière caresse …

MASQUE

.

Il y avait une énorme tache de sang. Et un corps. Un corps qui gênait. Bey était assis dans le train quand il vit cet homme écrasé sur la voie. Fasciné, il regardait de tous ses yeux, sans y croire vraiment. Il était sidéré qu’aucun autre voyageur n’ait remarqué cette tache de sang et ce corps éclaté. Etait-ce de l’indifférence ? Il en était gêné.
Comme le train s’arrêtait, il en profita pour descendre discrètement côté voie. Là, il se cacha derrière un wagon. Le train s’ébranla. Soulagé, Bey sortit de sa cachette et entreprit de nettoyer la tache. Puis il chercha à masquer le corps. Ce n’était pourtant pas le bon endroit. Il jeta un coup d’œil circulaire. Il était tout seul, et il faisait plutôt chaud. Longeant la voie, il y avait un fossé très profond, emmêlé d’herbes drues et très vertes. C’est là qu’il balança le corps. Ensuite il s’essuya proprement les mains aux herbes.

Puis il remonta calmement dans un train et continua sa route.

MAGIE.

Je donne un pain bleu
Serti d’étoiles multicolores
A l’enfant qui se tend
Dans son rêve de vie.

Je donne l’eau du ciel,
L’eau d’or et de diamant,
A la femme rieuse
Porteuse de fruits verts.

Et je brise la coque
De la bête puante,
Qui venait, menaçante,
Pour étouffer la nuit.

J’attends,
A l’écoute du vent,
Sous les tons bleus de l’ombre.
J’efface…

LITIGE.

- Pourquoi me fixe-t-il de la sorte ? Il m’empêche d’être !
Robert PIERCE se sentait très gêné par le lourd regard accusateur de PAGE qui le fixait maintenant depuis trois quarts d’heure exactement. Il n’osait ni se lever, ni bouger les jambes, ni même baisser les yeux.
- As- tu découvert ce que tu cherchais ? Demanda brusquement PAGE.
- Quoi… l ’ Absolu ? Pas encore ! Répondit aussitôt Robert PIERCE.

A cet instant, il se demanda s’il avait bien passé l’examen. Car bien sûr, cette question ne pouvait être qu’un test ! (Au moins avait- il à présent la faculté de bouger ses membres endoloris…)
Cependant, il nota que PAGE avait de nouveau le regard fixé sur lui. Il le regardait soigneusement, d’un air mi - amusé, mi - moqueur, et Robert PIERCE pensa qu’il avait exactement une tête de rat.

Que me veut-il donc ? Se demanda-t-il. Le regard de PAGE longea son visage et descendit subitement le long de ses bras qu’il songea un instant à dissimuler. Lui-même posa furtivement les yeux sur l’articulation, et il fut pétrifié d’horreur : son bras se fissurait !
Il y avait sur l’avant-bras une longue fente assez profonde : le seul fait de respirer approfondissait l’écartement, mais il fut étonné de ne voir aucune larme de sang…Les bords étaient nets et bien faits : c’était une belle blessure, pensa-t-il.
Mais il se rappela que sa situation n’avait quand même rien de normal. Il fouilla PAGE du regard : il était tout à fait tranquille, celui-là ! Il le contemplait, impassible. Pas un muscle de son visage ne frémissait. Il ne semblait même pas étonné. Il savait ce qui se passait pourtant. C’était même lui qui avait attiré son attention sur la fente qui se craquelait.
C’est alors qu’un petit soupçon jaillit dans sa pensée :
Ne serait-il pas le seul responsable de cette fissure ? PAGE n’aurait-il pas provoqué cela, de lui-même, pour une raison quelconque ? Bien qu’enflammé de colère, il se savait au fond coupable et se doutait bien que son attitude précédente devait être en relation directe avec le phénomène présent. C’est pourquoi il n’osa pas crier et gifler PAGE de toutes ses forces, bien qu’il en eut fortement envie. A peine osa-t-il prononcer, d’une voix molle et incertaine :
Je ne vois pas du tout d’où cela peut venir, PAGE, je n’ai pourtant manipulé aucune arme, puisque je n’ai pas voulu travailler aujourd’hui !
A ces mots, PAGE sortit littéralement de ses gonds :
Comment, misérable hypocrite, tu prétends que ta punition est injuste ? Tu oses affirmer que tu n’as pas mérité cela, que tu n’y es pour rien ? Infâme couleuvre, répugnant objet ! S’écria-t-il violemment. Il avait sauté sur la chaise où il était assis quelques instants auparavant, en brandissant très haut au-dessus de sa tête l’hebdomadaire qu’il venait de trouver dans le courrier.
Que peuvent-ils bien raconter là-dedans qui le mette dans une telle fureur ? S’inquiéta Robert PIERCE, qui ne tenait vraiment pas à mettre PAGE en colère (ils devaient vivre ensemble encore plusieurs mois avant son départ pour le nord ou l’est, peu importait). Il fixait avec effroi le journal qui menaçait de lui tomber rageusement sur le crâne.
Soudain, la colère de PAGE tomba d’un coup. Il descendit de la chaise et se rassit en souriant.
-N’aie crainte, après tout, nous n’en avons plus pour longtemps. La paix sera bientôt à l’image de ta vérité et la clarté régnera. Rassure-toi, vas, tu trouveras bientôt ce que tu as longtemps cherché. Tes efforts ont été louables et nous t’en remercions.
A ces mots, PAGE donna un violent coup de poing au centre de la table et la chaise de Robert PIERCE se désintégra au-dessus d’un immense trou noir, hérissé de pointes aiguës et baveuses d’acide.
Déséquilibré, Robert PIERCE alla donner de la tête contre un morceau de métal plat. Sa cervelle gicla sur les pointes et alla s’étaler près de corps au fond du trou béant, sur un bloc de béton.
PAGE referma les battants, masquant ainsi le caveau. Il sonna. Une femme de ménage arriva en clignant de l’œil et lava les taches de sang qui maculaient le sol par places.
PAGE alluma une cigarette et se remit à écrire à son banquier.

Dehors, il pleine lune brillait dans un ciel noir sans étoile.
Marion Lubreac

LE POUVOIR DE L’ABSOLU.

Devant l’indomptable force de son adversaire, le silencieux POTERE s’est écroulé : il est là, face au vide, face à l’absolu.
-« Tu m’as pourtant cherché longtemps, dit l’Absolu. Et maintenant que tu me tiens, que fais-tu ? Tu t ‘écroules ? Mais tu t’écroules, ma parole ! Vipère, horrible vipère, petit comédien ! Relève-toi et avance, serre-moi, approche-moi !
Tu me désirais, tu me provoquais, sans relâche, tu t’élançais vers moi pour m’étreindre. Et maintenant, maintenant que fais-tu ? Comédien, comédien, vipère ! …Ecoute maintenant, écoute mon verdict. »
Et l’Absolu obligea POTERE, toujours silencieux, de plus en plus humilié et petit, à le regarder bien en face. Il saisit le menton de POTERE entre ses grands doigts de verre et se mit à lui secouer la tête, fort, de plus en plus fort, et en serrant de plus en plus. Plus il secouait plus la tête de POTERE se réduisait, et plus ses yeux ressortaient de sa figure tirée.
-« Meurs, meurs, meurs ! » criait l’absolu, en sautant sur ses grandes jambes maigres, hors de lui maintenant.
Dans un craquement de vieille croûte puante, POTERE se brisa. L’absolu, enfin calmé, s’éloigna, les mains dans les poches, un peu plus droit, un peu plus jeune.
Une fois de plus, il avait gagné.

LE HENNIN

Ce soir encore, elle est venue, la grande et belle dame au hennin de soie. Elle était dans la nuit, tout au pied de mon lit, et elle me souriait.
La première fois qu’elle est venue, j’ai eu très peur. J’ai dévalé les deux escaliers qui me séparent des pièces du bas de notre maison, et puis je me suis raisonnée : sûrement un mauvais tour d’une imagination trop fertile.

Ce soir encore, elle est venue. Mais elle a beau sourire, me montrer qu’elle m’aime et qu’elle voudrait être mon amie : moi, je la déteste. Elle ne parle pas, elle ne bouge pas, elle sourit. Calmement. Comme hypnotisée. Mais moi je ne peux pas m’habituer à sa présence. Je vous l’ai dit : je la déteste, et je la regarde méchamment, puis je lui tourne le dos : alors, elle est bien forcée de s’en aller. Vraiment je la hais. Elle est ignoble avec son sale amour, elle m’agace avec son calme tranquille. Elle semble si sûre de pouvoir rester à mes côtés sans que je puisse m’y opposer ! Sans doute croit-elle qu’un jour, je lui sourirai.J’ai déjà essayé de changer de chambre, pour lui faire une mauvaise blague. Mais dans l’autre chambre, je l’entends bruire autour de moi, et elle est si près de moi que je vois des petites lumières palpiter au-dessus de la table de nuit, près du lit. Je sens son souffle sur mes cheveux et çà, je ne peux pas le supporter. Le jour où j’étais au bord de la rivière, à l’écluse, je me suis vite penchée pour la noyer : elle était sur mes épaules, agrippée à mon cou de ses petites mains blanches. Elle est tombée, m’a regardée d’un air triste, et moi j’ai ri, sauvagement. Puis j’ai lancé mon pied dans l’eau pour brouiller son image, effacer son reflet maudit.
Ce soir là, j’ai dormi dans la chambre bleue, cette chambre que j’aime tellement parce que j’y ai si peur : je dors bien quand j’ai peur. Le lit est haut, à côté il y a une grande armoire à glace dans laquelle je ne regarde jamais par crainte d’y voir une autre personne que moi et qui m’est inconnue. Je ferme bien les rideaux bleus : je suis sûre, en effet, que s’ils ne sont pas fermés correctement, une main va se glisser pour demander de l’aide (ou bien pour m’étrangler.) Et cette nuit-là, elle a gratté à la porte, doucement, timidement. Moi je n’ai pas ouvert. Je me suis bouché les oreilles pour ne pas l’entendre gratter. ..Elle a fini par partir, je crois : en tout cas, moi, j’ai fini par m’endormir, les mains sur les oreilles.

Mais j’ai beau l’écraser, l’humilier, elle revient, elle attend, elle sourit, toute droite et blanche dans ses habits couleur vieux temps.

LE FÉTICHISTE.

Pour trouver l’Absolu, Melchior le magicien avait besoin de faire de multiples expériences qui nécessitaient de longues années de recherche.

Un jour alors qu’il flânait, il trouva une pierre : elle brillait, seule, dans sa nuit sans étoile. Il trébucha vers elle et elle roula vers lui. Alors il l’emporta précieusement sous son manteau troué. Comme elle allait l’aider dans sa recherche ! Comme cette découverte simplifiait les choses !
Jusqu’alors, il avait voulu vivre en ermite et travailler seul, par fierté et par méfiance. Mais cette pierre-là, il le sentait, était différente !
Elle était friable, mais cette fragilité, il saurait l’épargner. ..
Progressant lentement malgré la succession brutale et tumultueuse des saisons, il protégeait sa pierre cachée sous son manteau.
Il avait un espoir : que sa pierre ne pèse jamais trop et ne le gêne pas dans son pèlerinage.

Car Melchior devait marcher sans relâche pour atteindre son but. Quoiqu’il pense. Quoiqu’il se passe…

L’IRONIE DU SORT.

Fléchereau se trouvait dans une mer de sable, envahie de méduses argentées et sifflantes. En levant les yeux, il épousa du regard une fleur au tronc immense, noueux et vert. Une horrible fleur verte, qui exhalait un lourd parfum de souffre et de venin.
Il n’éprouvait aucune peur. Il possédait en lui une parfaite connaissance de la route à suivre et il sentait aussi avec certitude qu’il pouvait y arriver. Il considérait qu’il avait toujours été gêné auparavant. Gêné dans sa longue quête, par quelque chose ou par quelqu’un. Pour une fois, il avait réussi à être seul, à se rendre seul. Etait-ce pour cela que l’environnement se faisait glue et sable ? Il était irrésistiblement attiré par la corolle de la fleur : c’est ainsi qu’il se rendit compte que sa couleur changeait : de verte, elle vira à l’orange. L’odeur suave et lourde s’imposa plus fortement encore, il en fut étourdi. Fléchereau dut s’asseoir sur un banc de sable pour reprendre ses esprits. Que cherchait-il ? Il l’avait oublié. Il avait tellement mal à la tête ! Comme si tout le crâne lui tombait sur les yeux. Il n’arrivait pas non plus à réunir sous lui ses membres de coton. Il était convaincu que ce malaise écrasant lui venait de la fleur : ce monstre hideux et envoûtant, cet implacable ennemi qui lui refusait sans raison apparente le droit de se réaliser.
Il ne se sentait pourtant pas le droit d’abandonner. Il avait une mission et il n’était pas question de tout laisser tomber. Car au bout du compte, quel serait le verdict final ? …Sans se douter qu’il faille se vouer à la destruction, il s’obligea à se remettre en route. Mais le sable se fondit et la glue envahit sa bouche et ses oreilles. Une nausée, un étouffement impossible à surmonter le prit à la gorge. Dans un gargouillis sourd, Fléchereau disparut, englouti par le sable…
Seule la fleur, intacte, régnait sur ce monde endormi…
Marion Lubreac

L ASCENSION VERS LE SOLEIL.

Assis dans un coin, Bé observe les poussières, attentivement, dans l’obscurité totale. Il est là depuis des heures, il regarde. Et il pourrait rester là encore des heures, presque immobile dans les poussières d’étain.
Godiveau, sans bruit, arrive derrière lui. Il pense qu’il faut faire vite. Il est en retard : la prochaine fois, on lui en fera la remarque ! Il sort la pelle à charbon de sa poche de pantalon, puis il frappe, très fort, sur la grosse nuque bête de Bé, qui s’écroule paisiblement dans la poussière.
- « On balaiera demain. » se dit Godiveau, passablement ennuyé.
Et il s’en va dans le jour qui s’est brusquement levé, les mains dans les poches, en sifflotant…

KREBS (Tel est pris qui croyait prendre.)

Les grandes pantoufles à carreaux sales devant la cheminée, posées là par ennui, aiguisent maintenant leurs dards empoisonnés.
Leur propriétaire, homme de cinquante trois ans, les a laissées pour quinze jours, pour suivre un crabe qui passait hypocritement par-là.
C’est maintenant qu’il va revenir. Alors, les grandes pantoufles à carreaux sales devant la cheminée ont décidé de se faire justice elles-mêmes. Sans doute n’osera-t-on pas les accuser. Le vieux crabe, que tout le monde suit mais qu’on n’a pas encore réussi à attraper et à anéantir sera sûrement accusé à leur place : c’est pourquoi maintenant, elles aiguisent leurs dards empoisonnés. L’alibi est parfait.
Soudain, on entend dans le couloir encombré des pas traînants se rapprocher. Les pantoufles sont sur le qui-vive. Aiguisant, aiguisant toujours, de plus en plus vite et de plus en plus fort., elles s’agitent et sautent de plaisir sur le carrelage, menaçant à deux ou trois reprises de ne pas atterrir à la bonne place. Toujours, les pas se rapprochent. On les entend très nettement maintenant. Dans un dernier soubresaut, atteintes par la frénésie et l'impatience, comme en transes, les pantoufles s'élancent en l'air, et, dans un grand cri, retombent en plein dans l'âtre, au milieu des flammes. L’embrasement les dévore gloutonnement, se léchant et se pourléchant.
Leur propriétaire s’approche alors résolument de l’âtre, jette un regard méprisant aux dards maintenant visibles, brillants de vérité entre les flammes. Calmement, il allume une cigarette et regarde les derniers morceaux de pantoufles disparaître. Curieusement, il se sent fort, invincible et puissant.